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Réal (nom fictif) est un de
ceux qui voyagent dans la vie, avec un combat particulier à
soutenir. Il a une spiritualité, une foi qui diffère sur
quelques points de la mienne, mais qu’importe, le message
qu’il apporte… nous amène dans une bonne réflexion. J’ai cru
bon de faire une entrevue avec Réal en mars 2005 et publier ce
reportage. Je prendrai moi aussi un nom fictif(Pierre),
car je travaille dans la même firme que Réal et nous sommes
amis. Nous avons convenu de protéger son anonymat car
certaines personnes prennent encore un malin plaisir à
colporter sa réputation du passé.
Réal, 59
ans, est né dans une famille de classe moyenne. Il a un frère
et une sœur. Son père est décédé à 44 ans de cette maladie du
foie causée par une absorption prolongée et massive d’alcool.
Sa mère est décédée une dizaine d’années plus tard d’une
leucémie. Son frère occupe un poste de direction dans une
institution bancaire et sa sœur, œuvre comme infirmière avec
l’organisation « Médecins sans
frontière ».
Pierre : Bonjour Réal, lors d’un repas… que
l’on a pris ensemble, nous avons parlé d’un sujet qui te
concerne particulièrement. Tu as accepté de nous partager ton
expérience pour le bénéfice des lecteurs de ce site… la parole
est à toi !
Réal : Merci Pierre de me donner cette
opportunité… tu es sympa… et tu paies bien ( éclat de rire)
… (rassurez-vous je ne paie pas mes
entrevues ! (lol))… Bon ! assez rigolé !… que
veux-tu … la vie sans humour c’est comme une ruche sans
abeilles… ça manque de piquant !!!!!… Je suis alcoolique, j’ai
commencé à boire vers l’âge de 12 ans… mon père avait alors
plusieurs années d’expérience dans le domaine… Je me disais à
ce moment que si mon père en prenait autant… c’est que ça
devait être bon !… Je dois préciser que jamais il n’a été
agressif envers nous ou ma mère. Nous n’avons jamais manqué de
rien. J’avais demandé à ma mère un jour… pourquoi il buvait
autant !… elle m’a donné alors une des réponses types d’une
femme d’alcoolique qui abrite avec soin, le vice de son
mari : « Tu sais mon chéri… ton père travaille dur…
et il n’a pas de loisir… c’est un peu sa récompense… un petit
cadeau qu’il se fait !… les vrais ivrognes vont dans les bars
et les tavernes… alors que ton père n’y va
jamais… » Ce genre de discourt fait lever le poil
sur les bras de bien du monde… mais on l’entend souvent dans
les thérapies de groupe encore aujourd’hui… et je ne juge pas
les épouses… loin de là… après de nombreuses années… j’ai tout
simplement constaté que dans le système d’alibis, bien
organisé qui entoure cette maladie… cette réflexion revient
souvent…
Toujours est-il… j’évalue le début de ma dépendance à
l’alcool vers l’âge de 14 ans… ça n’allait pas très bien à
l’école… j’étais une cible facile car je ne me défendais pas…
j’avais tellement peur… et jamais j’aurais dénoncé
quelqu’un…aussi… mes résultats scolaires n’étaient pas très
reluisants… J’avais peine à m’endormir… alors je me suis fait
une prescription. J’allais voler 3 bières dans la caisse de
mon père… je les calais l’une après l’autre… ainsi je pouvais
réussir à m’endormir… mon père ne s’en apercevait pas… à la
quantité qu’il prenait lui-même. J’ai fait ce rituelle assez
longtemps… vers l’âge de 20 ans, j’ai commencé à sortir… sur
le tard tu me diras… mais je n’ai pas vraiment eu de bons
copains avant cet âge… Et crois moi que j’ai repris le temps
perdu… je restais chez mes parents et je travaillais dans un
casse-croûte du lundi au jeudi … je ne payais pas de pension…
inutile de te dire que j’avais toutes les ressources voulues
pour fêter et je fêtais à mon goût !…si tu savais combien de
fois mes chums sont venus me reconduire chez moi !… j’avais
peine à me tenir debout… ma mère avait osé me dire un jour… un
lendemain de veille plutôt ardu pour moi… que si je continuais
ainsi.. je deviendrais alcoolique. Là j’ai sauté un plomb… je
lui ai répondu sèchement : « C’est une femme
d’expérience qui me fait la morale ce matin ????… tu sais de
quoi tu parles… avec ton mari !… » Elle a alors
baissé la tête et elle est sortie de la pièce… et moi je me
serais battu …tellement je regrettais lui avoir envoyé ce
commentaire en pleine figure !… même aujourd’hui quand j’y
pense… ça me fait encore mal…
(Réal prend
une pose et baisse la tête… c’est un moment fort émotif pour
lui…)
Pierre : Sens-toi bien l’aise… on a tout
notre temps…
Réal : Excuse-moi… même quand j’étais en thérapie…
ce bout-là je le trouvais dur… J’ai rencontré à 22 ans, celle
qui allait devenir ma femme, dans un restaurant huppé de
Montréal. C’est à cette époque que je me suis lancé dans la
vente… Pour revenir à ma femme, elle était vraiment belle !…
J’étais prêt à tout pour elle !… j’ai même diminué ma
consommation d’alcool !… pour ne pas qu’elle me prenne pour
qui j’étais finalement… quand je la quittais à la fin de la
soirée… je reprenais souvent le temps perdu…. Après un an de
fréquentation, nous décidons de prendre un logement pour
habiter ensemble. Petit problème à l’horizon… comment vais-je
prendre mes biberons en sa présence ?????… Un très bon
« chum » m’a donné alors un truc quand je lui ai
parlé que ma blonde n’aimait pas trop les gars qui prennent de
l’alcool. Il ne connaissait pas mon problème (comme il devait
ignorer lui-même le sien…) et il s’est empressé de me donner
son truc à lui… un vieux truc qu’il m’a dit alors. C’est là
que j’ai expérimenté la fameuse pyramide. Je le dis car je
sais que ça pourrait aider des gens à le découvrir. Ça
consiste à placer une dizaine de bières, couchées sur une
tablette dans le frigo et de les placer en formant une sorte
de pyramide. Tu t’achètes une autre caisse que tu caches
soigneusement. Tu n’as qu’à remplacer une froide par une
chaude et la provision semble toujours stable… Et ça marche
vraiment tu sais… mais j’espère qu’à partir d’aujourd’hui ça
va commencer à moins bien
fonctionner.(rire)
Le
jour où je fêtais mes 25 ans, j’étais à l’hôpital. Mon père y
était depuis quelques jours …et c’est cette journée précise
que la cirrhose a choisi… pour l’achever… on était tous là
quand il s’est éteint… je tenais ma mère en pleure, dans mes
bras… soudain elle se place face à moi en me tenant tendrement
le visage de ses petites mains et elle me dit : «
« Tu vois Réal, c’est ce que j’essayais de te dire la
fois où je t’en ai parlé… mais ça n’a pas bien sorti… je
savais que ton père était alcoolique… mais je ne savais quoi
faire… il m’a avoué qu’il avait ce problème que le jour où il
est entré ici…avant ça, il ne voulait rien entendre… il se
contrôlait… selon lui !… »… et là elle a éclaté de
nouveau en sanglot… je l’ai serré très fort contre moi… en lui
disant tout bas : « je sais maman…je sais maman
!… » Aujourd’hui je peux t’affirmer quelque
chose : la première victime de l’alcoolisme, ce n’est pas
la personne qui consomme… c’est l’entourage !…J’ai vu des gars
pour qui l’alcool passait avant l’épicerie, avant les besoins
de médicaments de leur famille, etc. …et c’est ça qui
est tragique !… si l’alcoolique ne prend pas conscience de ça
lui-même, perds pas ton temps à essayer de lui entrer ça dans
la tête !… pendant qu’il ingurgite… lui il est satisfait… et
l’entourage souffre… trop souvent en silence !… C’est grave ça
!…
Et
plus grave que ça… ça ne m’a pas arrêté pour autant… les
premiers mois après le décès de mon père oui… un peu… même pas
mal… mais l’alcoolisme …c’est comme un tatouage, mais dans ton
cerveau….
Je
me suis marié à 27 ans, mon épouse ayant complété ses études
de droit. Nous avons eut Kevin 2ans plus tard. Notre
jolie petite Sara est arrivée une année après. Mon travail
fonctionnait à plein. Je vendais plus que tout autre
représentant. Quand les résultats de vente sortaient, fallait
arroser ça. Alors j’arrosais en masse… au point où j’ai
commencé à m’amener un petit flacon de cognac pour ajouter ça
discrètement dans mon café. Au début ça allait, mais
tranquillement j’ai commencé à perdre de mon efficacité,
j’avais déjà ma réputation dans le bureau où je travaillais.
Je prenais ma ration le jour et j’avais le temps de dégriser
avant d’entrer à la maison. Mais un collègue de bureau, avait
contacté ma femme, à mon insu, et il lui a parlé de mon
problème… que ça risquait de mettre mon emploi en
péril.
Un
jour elle est venue me voir au bureau et elle a constaté que
mon collègue n’avait rien exagéré. Le soir elle est allée
chercher les enfants à la garderie et elle est allée les mener
chez sa mère. Quand je suis entré à la maison, elle
m’attendait. Là on a eu une conversation très houleuse. Elle
me donnait une semaine pour m’inscrire à une thérapie, sinon
elle partait avec les enfants. C’était la merde dans la
maison. J’ai consulté un avocat le lendemain au sujet de mes
enfants. Le vendredi suivant mon patron m’a congédié… Ma femme
a mis ses menaces à exécution et elle est partie. Tout ça
s’est terminé par le divorce et une guerre juridique pour les
droits de visite des enfants. Entre-temps je cherchais un
emploie mais mon ancien patron avait pris soin de faire
circuler ma réputation dans le milieu…
Un jour,
après une autre journée de recherche infructueuse… je suis
revenu à la maison qu’on ne réussissait pas à vendre… Là…j’ai
vu noir… je suis tombé dans un profond désespoir… je me suis
rendu dans mon cabanon j’ai pris un bout de corde et j’ai
essayé d’en finir. Je dis essayer car, heureusement, le patron
en haut ne voulait pas me voir la face… la corde a lâché
et je suis tombé à terre en m’assommant après je ne sais trop
quoi. J’ai perdu conscience quelques secondes. Mon voisin, qui
est ambulancier, a entendu le bruit dans mon cabanon et il est
immédiatement accouru pour voir ce qui se passait… en me
voyant dans cette position, il a appelé les secours et je me
suis retrouvé à l’urgence et par après dans l’aile
psychiatrique. J’y suis demeuré un mois… puis mon frère m’a
pris en charge… j’avais des médicaments à prendre et ça devait
m’aider… qu’ils pensaient tous. Mais mon problème n’était
toujours pas réglé car j’en n’avais pas de problème, tout le
monde était coupable… sauf moi … quelque mois plus tard,
j’ai finalement trouvé un emploi. À l’occasion d’un 5 à 7, je
n’ai pris que trois consommations car je n’avais pas le cœur à
la fête, et…c’est ça… toujours est-il que je quitte les lieux
très tôt. Je roulais depuis un kilomètre environ quand j’ai vu
les gyrophares derrière moi… Je n’étais pas inquiet car dans
ma tête, je n’avais pris presque rien. On m’a arrêté pour une
lumière de frein brûlée. Mais mon haleine a éveillé des doutes
chez les policiers, un premier alcootest donne une lecture de
.10 la limite permise est de .08. J’ai été amené au poste. Mon
auto remorquée. J’ai perdu mon permis pour une année plus une
amende. C’est en sortant du palais de justice que la vraie
lumière s’est allumée. Je me suis rendu dans un centre de
« désintoxe » et là on s’est attaqué au vrai
problème.
Ça
fait 19 ans que je ne bois plus. L’alcool m’a tout fait
perdre… Au moins, mes enfants sont de jeunes adultes
maintenant et je suis toujours en contact étroit avec eux.
Avec mon ex-épouse, les rapports sont civilisés et corrects…
J’ai une blonde depuis 7 ans et ça va très bien. Elle connaît
mon passé de A à Z. Je regarde avec le recul… tout ce qu’il a
fallu que je subisse avant de prendre conscience de mon
problème… on est donc ben masochiste nous les humains quand on
veut !!!… Je donne des conférences à l’occasion, je participe
à des groupes d’aide avec des alcooliques… Mais je crois que
le contact que j’ai établi avec Dieu est le plus important de
ma vie… car c’est lui qui a orchestré tout ça…j’en suis
certain ! Je vais à l’église tous les dimanches… mais je
ne fais pas les sacrements… mais je crois que ça n’existe pas
dans ta religion les sacrements ?
(Là j’en ai ri un bon coup, je lui réponds qu’on aura
certainement l’occasion de s’en
reparler.)
Pierre : On dit que certains alcooliques
réussissent à reprendre une consommation normale, que
penses-tu de ça ?…
Réal : Mmmmm… j’ai de la misère avec ça… j’en
connais personnellement qui disent avoir maintenant une
consommation normale … mais je trouve que ça équivaut à se
promener avec un briquet allumé près d’un bidon d’essence…
personnellement, je n’ai pas l’intention de faire le test.
J’ai maintenant une belle qualité de vie et… mon nom est Réal,
je suis alcoolique, mais je ne ressens plus le besoin de
consommer… je ne m’en porte pas plus mal. J’envie ceux pour
qui l’alcool n’est pas un problème, ceux qui sont… comment
dire… libre de consommer, sans que cette substance soit pour
eux… une obligation… un besoin maladif du corps… mais moi j’ai
cette maladie… je fais avec …mais dans…. le bons sens !…
Pierre : Revenons sur la fameuse pyramide…
parle-moi du système d’alibi chez les
alcooliques…
Réal : Ha ça… je pourrais écrire un livre
sur le sujet… Je peux te dire que certains alcooliques ont un
système d’alibi très sophistiqué… assez pour fonctionner dans
leur petit monde pendant des années… sans être dérangés !… et
c’est là… toute la subtilité, toute la sournoiserie de
l’alcoolisme… bon il y a bien différents stades à la maladie
mais je ne m’attarderai pas à ça… je voudrais seulement dire
que si ce n’est pas stoppé, ça dégénère plus souvent
qu’autrement… mis à part… de rares exceptions…. et encore là
j’ai des réserves… sur ces exceptions…
Le
problème des alcooliques se résume souvent en trois
mots : « négation du problème». À partir du moment
ou on comprend ça, qu’on le constate chez un proche… on peut
voir à quel stade il est, moi en tout cas… je les devine assez
bien... On croit trop souvent… à tort…que la fréquence de
consommation détermine si on est alcoolique ou non et c’est
faux. Durant ma thérapie, j’ai vu des gars qui se décrivaient
comme des alcooliques de fin de semaine. Un jeune homme nous
avait raconté qu’il prenait sa caisse de douze, le vendredi
soir, après le travail. Durant la semaine il ne prenait pas
une goûte !… seulement la fin de semaine. Il menait une vie
tout à fait normale et il a fait ça pendant des années. Même
sa compagne trouvait ça normal… jusqu’au jour où elle a mangé
une taloche alors que son homme était bien « rond »…
et tu sais quoi ?… ils sont encore ensemble aujourd’hui !…
c’est un super de beau couple !… parce qu’elle ne lui a pas
laissé le choix… c’était la thérapie ou le processus
judiciaire !… Dans d’autre cas… ça ne fonctionne pas aussi
bien malheureusement…
Dans mon cas personnel, mon épouse avait une tolérance
zéro à l’alcoolisme, car son père l’était et il a fait
beaucoup de mal autour de lui… alors elle a mis fin à notre
relation …car pour elle l’alcoolisme ça ne se soigne pas… j’ai
respecté sa décision… mais je crois que ça se soigne malgré ce
qu’elle en pense même aujourd’hui. Nous sommes restés bons
amis, mais elle s’attend à ce que je recommence à boire un
jour où l’autre… mais je comprends sa réaction… son père
s’est conduit comme un véritable monstre… et des promesses il
en a fait rien qu’en masse… le problème, c’est qu’il ne les a
jamais tenues !…
Un
alcoolique ne doit pas faire de promesses… mais prendre des
décisions… c’est toute une différence au niveau du
résultat.
Pour revenir aux alibis, tout est possible… faut
pas s’en surprendre car c’est maladif !… la personne est en
manque et elle va tout faire pour en avoir… j’entends souvent
la réflexion suivante : « Ah moi… j’en prends parce
que j’aime ça… pas d’autres raisons !… » Et moi je
réponds toujours : « Ah oui ?… dis-moi quelle
boisson non alcoolisée tu aimes et je vais aller en acheter
une bonne caisse pour que l’on puisse se taper ça ensemble
!… ». Je ne sais pas pourquoi, mais mon offre est
toujours déclinée… je ne comprends pas !…
(rire)…
J’ai vu des gars qui envoyaient leur conjointe faire
leur provision… pour camoufler leur problème devant d’autres
personnes… une fois entre autres… j’étais chez un ami
alcoolique, mais qui le niait à cette époque… Sa femme décide
d’aller faire une course au dépanneur et elle revient avec une
revue de mode et un « six-pack » . Mon ami la
regarde, l’air surpris et la remercie d’avoir pensé à lui en
lui achetant quelques bières… mais je savais bien trop, que
c’est lui qui avait passé la commande, mais pas devant moi… je
n’ai pas une poignée dans le dos quand même… Il pousse même
l’audace en ajoutant… et ça je m’en souviendrai
toujours…
« …ha oui…je vais les prendre tantôt quand
tu seras parti…car je sais que tu as déjà eu un problème
d’alcool…je ne boirai certainement pas devant toi !… »…
en
dedans de moi je bouillais de colère… mais j’ai pris sur moi
et je lui ai simplement répondu : « tu as bien
raison… et je vois que je ne suis pas le seul dans cette
pièce !… » et je suis parti… Il ne m’a pas parlé pendant
près de 6 mois… le temps qu’il marine un peu (rire) et il m’a
appelé un soir pour me dire qu’il avait un problème d’alcool…
il me demande en même temps, où il doit se rendre pour faire
une thérapie… je te le dis Pierre… je braillais de joie
pendant que je lui parlais… moi quand un gars prend conscience
de son problème et qu’il décide qu’il veut s’en sortir… ça me
poigne dans les tripes… je sais par où il passe… et c’est pas
facile…ça prend une bonne dose de courage…
!
Des
alibis… il y en a pour remplir plusieurs cratères lunaires
visibles avec des jumelles ! (rire). Autre fait intéressant…
quelqu’un qui a besoin d’alibi, c’est obligatoirement pour
protéger, justifier ou masquer, quelque chose… inconsciemment
il reconnaît un problème, consciemment, il le nie… je
sais de quoi je parle… c’est pour ça que la prise de
conscience est si longue dans la majorité des cas… car à ça
s’ajoute les arguments « superman » …arguments du
genre : « moi je supporte bien ça
l’alcool ! » ou encore : « je peux arrêter
quand je veux… je ne suis pas dépendant ! »… ou
encore : « j’en prends jamais la semaine…juste la
fin de semaine ! » et le pire de tous à mon avis c’est
celui-ci : « j’ai un petit problème de
consommation mais je l’ai réglé : quand je prends
de la bière… je prends maintenant de la .5
!!!!!! »… Celui-là me fait… me fait plisser les oreilles
!… ça ne se dit pas !… Bref, je pourrais descendre une
liste interminable…
Pierre : Si je comprends bien …
l’alcoolique doit d’abord reconnaître sa dépendance avant
tout… car rien ni personne ne peut le faire à sa place… si je
me fie à la mort de ton père, le départ de ta femme, ta perte
d’emploi… tu ne me diras pas que c’est une lumière brûlée sur
ton auto et l’arrestation qui a suivi… qui t’a fait prendre
conscience de ton problème ?… moi aussi je n’ai pas une
poignée dans le dos ( éclats de rire)… comment la prise de
conscience s’est-elle produite dans ton cas ?
Réal : J’aime ton sens de l’humour (rire)…
quand je me suis fait prendre… la décision que j’ai prise,
était l’aboutissement d’un long processus de réflexion, de
prise de conscience… Je savais depuis longtemps que j’avais un
problème… mais je refusais simplement de le reconnaître… de
lâcher prise !… oui c’est ça… de lâcher prise !… c’est
l’expression qui convient le mieux je crois… regarde ça d’une
façon simplifiée… Je me suis rendu jusqu’à la tentative de
suicide !… et ça n’a pas marché !… et c’est là que je crois
qu’il s’est passé un début de revirement, un miracle…je me
souviens avoir dit au psychiatre, entre deux
« shot » de tranquillisant, que même Dieu ne voulait
pas me voir la face… avec le recul, je vois dans ce triste
événement le début de l’intervention divine. C’est Dieu seul
qui sait le moment où ton heure est arrivée. Et si la
tentative avait réussi, c’est lui qui l’aurait permis, il est
le seul qui sache le moment précis de ta mort… et j’insiste
sur ce point… et comme il voit beaucoup plus loin que nous…
peut-on dire qu’il s’est trompé ?… certainement pas… et c’est
ça qui est fantastique !…et même mystérieux…
(pause)…
Imagine !… un jour je suis allé voir une tireuse de
carte…elle m’a dit que j’allais avoir un accident d’auto en
sortant de chez elle et que ce serait grave… pour une fois
j’étais sobre et j’ai eu une des bonnes réactions de ma vie…
je lui ai répondu :
« Vous êtes sérieuse ????… donc je vais
retourner chez moi en autobus, car mon véhicule est au
garage, et je ne risquerai pas le taxi….
!!! »(rire) je suis parti illico
…pour ce qui est de reconnaître son problème
d’alcoolisme, c’est en effet la première étape. Il est vrai
que personne ne peut décider à ta place, mais je ne suis pas
convaincu qu’il faille garder le silence face à un proche qui
est dans cette problématique. C’est certain que pour moi,
c’est devenu un automatisme… quand je vois une personne qui
est dans ça ou qui montre des risques de le devenir, je ne me
gêne pas pour lui dire… c’est plus facile pour moi de le
faire, car je l’ai vécu… mais plusieurs m’envoient joliment
promener malgré tout, quand je les confronte à cette réalité…
mais ça ne me dérange pas !… c’est important qu’un alcoolique
sache qu’il est démasqué, même si ça ne change rien sur le
moment…
J’avais les deux pieds bien encrés dans l’alcoolisme,
et surtout pas question de l’admettre… il n’y avait rien pour
me faire réagir, que ce soit la mort d’un proche, le ménage
qui prend l’eau, une tempête, un ouragan, un tremblement de
terre… rien !… heureusement que tout le monde n’est pas fait
dans le même moule… j’ai un ami qui a trouvé son fils pendu à
un arbre… et c’a été l’élément déclencheur de la prise de
conscience de son alcoolisme… c’est bête comme ça… l’alcool
est comme un aimant… et toi tu es comme du métal… il faut
vraiment que tu fasses obstacle au champ magnétique pour
couper l’attirance, mais avant tout il faut que tu admettes
l’existence de ce champ magnétique…
Pierre : est-ce qu’un alcoolique peut s’en sortir
seul… je veux dire sans aide, sans thérapie, sans personne pour
l’appuyer ?…
Réal : mmm… bonne question… les amateurs de
Robinson Crusoé vont dire qu’on peut toujours se sortir d’une
mauvaise situation seul… j’ai entendu souvent ce genre de
réflexion… spécialement d’alcooliques qui n’avaient pas encore
franchi la première étape… à savoir …reconnaître, admettre
leur condition… Pour le reste… je crois que la comparaison est
boiteuse… de fait, on ne se retrouve pas progressivement perdu
sur une île déserte… cela survient à la suite, d’un naufrage…
d’un écrasement d’avion…si tu es chanceux… la cause est donc
subite.
L’alcoolisme, n’est pas une île mais un gouffre, une
mare de sable mouvant… dans lequel on s’enlise
progressivement… sur une période plus ou moins longue … et qui
peut se terminer par la mort… dans le cas de Robinson, la
solitude devient en quelque sorte une alliée car elle peut
attiser l’instinct de survie… Dans le cas d’un alcoolique… la
solitude va inévitablement devenir son bourreau
!…
La
vraie problématique n’est pas seulement propre à l’alcoolisme,
mais à la nature humaine.
L’homme en général, est obsédé par son
« moi », ce qui l’amène à vouloir contrôler son
environnement en entier… il en retire, ou du moins, il aspire
à un sentiment de satisfaction tel… qu’il peut ensuite dire à
son voisin : « Regarde !… j’y suis arrivé seul !…
vois comme je suis quelqu’un !… » en conséquence…
demander de l’aide… devient humiliant… la société moderne
essai de nous faire croire que c’est une vielle mentalité,
mais en réalité, c’est vieux comme le monde oui mais toujours
actuel, très présent à notre époque…
…
c’est juste plus subtile peut-être… si tu connais un
psychologue, demande lui s’il manque de travail présentement…
tu vas voir… son carnet de rendez-vous est probablement plein…
mais voilà… Tout le monde admet qu’il n’y a pas de honte à
demander de l’aide… mais quand le moment est venu de le faire…
il ne faut surtout pas que quelqu’un le sache !… regarde le
paradoxe suivant… aujourd’hui tu as un rendez-vous chez le
médecin pour un problème physique quelconque et tu es très à
l’aise avec ça, tu en parles ouvertement car … c’est normal de
consulter pour un problème physique… mais quand il s’agit d’un
problème psychologique !… Oh!…attention… ce n’est plus pareil…
il ne faut pas passer pour un malade mental, un fou… vois-tu
la problématique ?… combien de gens disent ouvertement qu’ils
consultent un psy en ce moment… pas beaucoup et pourtant la
réalité est toute autre… je ne sais pas si tu as déjà
consulté, mais moi oui !… et je le referais sans problème si
le besoin se faisait sentir… je ne m’en cacherais pas
!…
Pour revenir plus précisément à ta question… je vais
répondre premièrement pour moi… sans aide, je ne serais pas
ici pour te parler aujourd’hui !… dans mon cas… sentir l’amour
des autres… ça m’a aidé à m’aimer moi-même… mon frère et ma
sœur m’ont appuyé, mes enfants m’ont aidé, mes groupes de AA
et la maison de thérapie m’ont aidé… mon meilleur ami m’a
aidé…
Tu
comprendras ma difficulté à concevoir que l’on puisse se
sortir seul de ça… on a des décisions à prendre… mais ça prend
de l’aide aussi… Il faut sûrement être fait très fort pour
avancer seul. Et si tu crois te sentir fort à ce point…
pourquoi te retrouves-tu dans cette situation alors ????…
c’est là que ça casse habituellement… ça pleure amèrement… et
souvent à cet instant précis… tu entends la phrase que j’aime
le plus entendre : « Je suis alcoolique…
voudrais-tu m’aider s’il te plaît ?… »…
Pour conclure ma réponse… je finirai par ceci :
Non !… on ne s’en sort pas seul !… à condition de vouloir s’en
sortir naturellement… !
Pierre : Une dernière question… après 19 ans
d’abstinence… t’arrive-t-il d’avoir à nouveau le goût de
consommer ?
Réal : bonne question… je pourrais te bourrer avec
une réponse que j’entends parfois de certains conférenciers…
mais dans mon processus de sobriété…. Il y a un élément
important… et c’est celui de fuir le mensonge… car
l’alcoolique qui est dans sa problématique de consommation… se
nourrit également de mensonges !…
Conséquemment… oui il m’arrive d’avoir le goût mais ça
ne dure pas longtemps… le temps d’y penser sans plus
!…
Pierre : Merci Réal… merci infiniment de
t’être prêté à cette entrevue !
Réal : Tout le plaisir est pour moi… car
l’alcoolisme …c’est pas plaisant pour personne
! |